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Juin 1, 2016

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Entretien Vincent Gracy – FX Combes Paris 2013 A propos de la série « Image(s) & (i)mages Vincent GRACY : Quelles lignes de force sous-tendent cette nouvelle série d’œuvres baptisées Image(s) x (I)mages ? FX COMBES : Je dirai que trois préoccupations majeures sont au centre de mon travail. D’abord, articuler une relation maîtrisée entre photo et peinture. Ensuite, explorer toute une gamme d’interactions possibles entre couleurs et textures. Ceci en vue d’obtenir au final une modification – ou plutôt une mutation de la forme et du sens des images qui servent de support initial au processus d’élaboration. V. G. : Justement, ces images / support que vous utilisez comme matériau de base, quelles sont-elles ? FX C. : Des photos de plantes. De plantes banales comme il peut en pousser dans n’importe quel jardin. A ce stade, mon but est d’accentuer au maximum l’effet d’instantanéité propre à la photo. Pour cela, je fais des prises de vue de nuit avec un flash extrêmement puissant de manière à inverser les couleurs et à un figer un moment de temps dans sa durée la plus infinitésimale – en quoi l’instant, d’une certaine façon, rejoint l’éternité. L’image ainsi saisie de la plante vise à « rendre » sa substance idéale et intemporelle – ce qu’elle est en soi et n’importe quand… V. G. : Mais on ne va pas en rester là ? FX C. : Non, jusqu’ici je n’ai fait qu’utiliser un vocabulaire classiquement photographique pour me procurer de la matière « imagée ». Je vais à présent le remplacer par un vocabulaire purement pictural afin de travailler cette matière issue de la photo avec des moyens et pour un projet auxquels elle n’était pas destinée a priori. C’est ce basculement de medium – du photographique au pictural – qui m’intéresse pour le champ de possibles et d’investigations qu’il ouvre. V. G. : Concrètement, comment s’effectue la transition ? FX C. : J’imprime mes photos de plantes sur un support papier de format A4 et de qualité moyenne. Il ne s’agit pas, en effet, de rechercher de « beaux tirages ». Au contraire, il y a même une volonté de s’en tenir à l’ordinaire – au banal sinon au trivial. Car les mutations attendues seront d’autant plus fortes, du moins je l’espère, maintenant que le vocabulaire pictural, avec tout son aspect sacralisant, va s’emparer de ce banal… V. G. : Pour vous, peinture et sacré seraient donc intimement associés ? FX C. : Pas sacré… Le sacré implique une signification en quelque sorte transcendante donnée au contenu de l’œuvre. Nous n’en sommes pas là. Je dis « sacralisant » en ce sens que le processus technique de l’acte pictural, le vocabulaire, ou la grammaire mis en œuvre pour énoncer la langue de la peinture, sont en soi sacralisants. Le fait d’isoler un objet – le sujet initial, le motif de départ – de le hisser hors du monde commun pour l’exposer sur une toile montée sur un châssis lui confère aussitôt un statut d’exception, le revêt d’une aura spécifique. Dans mon cas, je suis parti de la photo d’une plante banale imprimée sur un papier de copie lambda – disons, d’un matériau dépourvu de toute intention muséale. Cette banalité, je vais désormais la confronter au pictural sacralisant. De cette rencontre, que va-t-il advenir ? Quelles transformations vont avoir lieu ? Quelle alchimie, au fond, peut-elle s’opérer, peut-on espérer ? V. G. : Résumons. Vous n’êtes plus photographe, vous voilà devenu peintre. Expliquez. FX C. : J’ai fixé sur mon châssis une toile de jute très épaisse. Dessus je commence à poser mes feuilles imprimées de papier A4. Je les assemble par rangées horizontales et verticales, de manière à installer des rythmes… Etape classique de la composition en somme, qu’il peut d’ailleurs m’arriver de modifier ultérieurement en rajoutant une feuille ici ou là… Ces feuilles, je les maroufle alors sur la toile avec de la colle, et on entre là pleinement dans cette phase d’interactions entre couleurs et textures dont je parlais au début. La pulpe du papier se trouve absorbée par la toile de jute dont les fibres la pénètrent, produisant une surface grumeleuse ponctuée d’aspérités et d’irrégularités, au contraire de la toile habituelle du peintre qui recherche quelque chose de lisse où faire glisser son pinceau. D’autre part, la transpiration de la colle décompose les couleurs imprimées sur le papier pour en faire apparaître d’autres, les couleurs primaires sous-jacentes, par exemple le rouge et le bleu pour du vert, mais sous des formes toujours inattendues et dans des tons toujours variables – ce que j’appelle, moi, des couleurs « fantômes », par quoi la chimie de la chromie devient simultanément alchimie poétique, transmutation d’un visible en un autre par une voie invisible. V.G. : Il y a une part de confiance accordée à l’aléatoire dans ce mode opératoire – voire peut-être à une certaine magie ?… FX C. : « Magie » est sans doute un mot trop fort, trop connoté, malgré tout, c’est vrai que je le revendique jusqu’à un certain point. Le titre de la série, Image(s) x (I)mages, avec le « I » du second « Images » mis entre parenthèses, le laisse d’ailleurs entendre : les images/mages sont susceptibles de mutations, elles se transforment en autre chose que ce qu’elles étaient à l’origine, transportent leur sens ailleurs… Que l’art fasse bon ménage avec le hasard pour obtenir ce résultat n’a rien d’anormal : la vie en général ne cesse d’utiliser le hasard, pourquoi l’art n’en ferait-il pas autant ? Le tout est de l’organiser, le canaliser, lui fournir un axe… Cette histoire de couleurs « fantômes » en est une bonne illustration. Au départ, venant du monde de la photo noir et blanc, j’ai toujours été attiré par les nuances de gris qui, suivant les qualités de papier utilisé, permettent d’aller vers des noirs de plus en plus profonds, presque des noirs de graveur. Peu à peu, les papiers existants ne me suffisant plus (même les barytés qui sont déjà des papiers à fibres), je me suis mis à fabriquer mon propre papier photo en badigeonnant une émulsion sur du papier japonais ou de type affiche pour obtenir ces noirs intenses que je désirais. Ne les trouvant pas en peinture, je me suis orienté vers la photocopie noir et blanc, avec une encre très charbonneuse possédant une profondeur proche des noirs photo. Un jour, alors que je tirais des images, ma cartouche de noir était vide mais mon imprimante a compensé d’elle-même en fabriquant une espèce de noir à partir de toutes les autres couleurs qui ont bavé sur les côtés, révélant du rouge, du bleu, du jaune, etc. C’est ainsi qu’est née pour moi la couleur « fantôme ». Par accident. Mais de ce hasard a surgi un champ d’expérimentations que je m’emploie depuis à exploiter : les couleurs « fantômes » offrent en effet une gamme de variations quasi illimitées en fonction de la couleur choisie en premier pour imprimer mon motif de plantes… V. G. : Peut-on dire alors que cet « encollage/marouflage » dont vous parliez agit à la manière du révélateur photographique faisant apparaître les couleurs ? FC C. : Plus exactement, l’encollage/marouflage constitue le premier temps de cette révélation. Une seconde opération va la compléter, qui consiste à faire couler de la peinture blanche depuis le haut de la toile, de façon à ce qu’elle la macule de traînées verticales. Je dirige la manœuvre avec mon pinceau, tout en tendant, là aussi, à un équilibre avec l’aléatoire, une partie de ces coulures allant se poser ici ou là en obéissant à sa propre loi d’attraction… Cette « pluie » de blanc n’est pas là pour « masquer » comme on peut en avoir l’impression en regardant de près. On se rend compte en s’éloignant qu’elle fonctionne comme une lumière projetée derrière l’image pour la réanimer, lui réinsuffler du mouvement… V. G. : Ce mouvement qu’au départ, quand vous aviez photographié vos plantes, vous aviez pourtant cherché à figer au maximum ? FX C. : Précisément. Je suis passé de la fixation / enregistrement de la prise de vue à la fixation / réactivation des coulures. La photo s’est muée en peinture, a basculé d’un medium artistique dans l’autre, et le vocabulaire s’est inversé… Je ressens moi-même ce phénomène au fur et à mesure que je progresse dans mon travail, réfléchissant d’abord en termes venus du monde de la photo, netteté, impression, enregistrement – pour passer ensuite au vocabulaire de la peinture, matière, couleur, support, coulure… Cette succession, mais aussi cette survivance de la photo dans l’œuvre achevée, j’ai voulu la souligner en donnant à mes tableaux des titres empruntés à la technique photographique : zoom, ouverture, obturation, insolation, révélation… C’est la première fois que j’individualise ainsi mes œuvres par un titre (d’habitude je me contentais d’un numéro, Buildings 1, 2 ou 3 pour ma série précédente par exemple). En l’occurrence, cela m’a paru important. L’image qu’on a sous les yeux a muté en peinture, mais le titre la fait revenir à la photo d’où elle était partie. Il me semble ainsi avoir fait parcourir à chaque image le cycle d’une révolution complète… V.G. : Parler de révolution dans ce sens cyclique, n’est-ce pas réintroduire la notion de durée que la prise de vue instantanée de la photo tentait d’abolir ? FX C. : Pas abolir. La photo travaille aussi sur la durée même si celle-ci est de l’ordre de la seconde, voire moins. Ce qu’elle doit chercher à abolir, c’est la distance entre photographié et photographique. Certes elle ne dispose que d’un instant pour cela, mais dans cet instant elle peut et elle doit viser à installer une succession de couches de présent. La magie de la photo réside là : dans cette capacité qu’elle a à s’approprier la totalité du temps du sujet dans l’infiniment petit du temps de sa capture. C’est en cela que je parlais tout à l’heure d’une jonction possible entre instant et éternité lors du déclenchement de la prise de vue. En fait, cette volonté de se réapproprier le temps a toujours servi de fil conducteur à mon travail. J’ai étudié la photo aux Beaux-Arts, mais je n’ai jamais été intéressé par l’académisme, par le cliché techniquement parfait, les lumières chiadées, immaculées, etc. Au contraire, pendant cette micro-seconde de l’insolation où elle passait sous l’agrandisseur, j’ai toujours essayé de détourner la lumière en la remuant, en la bousculant – en m’en servant en quelque sorte comme d’un pinceau : le rayon dévié créait des zones plus ou moins claires ou sombres, des clairières plus ou moins nettes ou floues, des tensions lumineuses ou ténébreuses… Dans ce laps de temps bref comme l’éclair surgissait comme un no man’s land, une sorte d’univers impalpable entre le sujet signifiant et son rendu sur une plaque photosensible – et il me semblait que c’était dans cet espace-temps brusquement révélé qu’avait chance d’apparaître la vérité de ce sujet, de ce motif, de ce moment. En changeant de medium, je poursuis la même démarche mais dans la durée plus longue qu’autorise la peinture. Là encore, il s’agit de modifier le sujet et le support grâce à la lumière présente dans les toiles, d’atteindre à ce no man’s land de l’espace et du temps où l’image développe comme d’elle-même sa métamorphose, entretient son auto-sublimation, accomplit l’alchimie performante qui la rend autre et définitivement elle-même à la fois… V.G. : Quand on regarde les motifs de vos tableaux, on a parfois l’impression de voir comme une végétation exotique, un peu luxuriante, un peu japonisante… On est très loin des plantes banales d’un jardin ordinaire que vous mentionniez au début, non ? FX C. : Ce n’est pas à moi d’en juger. Chacun est libre bien sûr d’interpréter le résultat final à sa manière. Il est vrai que mon travail tend à produire toute une série de mutations : de l’image initiale, des supports qui la fixent, des vocabulaires qui la façonnent, et en dernier ressort du sujet en soi. C’est en tout cas le sens que j’essaie moi de lui donner : une appropriation et une esthétisation a posteriori du sujet. Au fond, j’essaie comme tout artiste de rendre visibles des choses, ou plutôt des particules invisibles en proposant ma mise en lumière personnelle – en l’occurrence ma re-mise en lumière du sujet, aussi banal puisse-t-il paraître à première vue. Mais la dernière vue, c’est celle du regardeur. Et son travail parachève le mien quand il apporte à l’œuvre le sens que lui désire y mettre.